Blog scientifique sur l'A.L.S.© (Analyse des Logiques Subjectives©), méthode originale d'analyse de discours partant des métaphores quotidiennes et de la psychanalyse. Applications dans de nombreux domaines des Sciences Humaines et Sociales : linguistique, littérature (Camus), poésie (Baudelaire), traduction, rhétorique, argumentation, psychologie sociale. Textes, articles, exercices, discussions,dictionnaires.Google+
Exercice selon le principe habituel, voir ici.
Les séries sont déjà marquées : italique = série A, gras = série B, gras+italique = mots du "parcours" E -> I (parler du progrès ou "constructeur").
Voici un extrait de Nietzsche portant sur "la tendance morale à la vérité" :
"Par le contraste du menteur en qui personne n'a confiance, que tous excluent, l'homme se démontre à lui-même ce que la vérité a d'honorable, de confiant et d'utile.
Il pose maintenant son action en tant qu'être « raisonnable » sous la domination des abstractions ; il ne souffre plus d'être emporté par les impressions subites, par les intuitions ; il généralise toutes ces impressions en des concepts décolorés et plus froids afin de leur rattacher la conduite de sa vie et de son action.
Tout ce qui distingue l'homme de l'animal dépend de cette capacité de faire se volatiliser les métaphores intuitives en un schéma, donc de dissoudre une image dans un concept.
Dans le domaine de ces schèmes est possible quelque chose qui jamais ne pourrait réussir au milieu des premières impressions intuitives : construire un ordre pyramidal selon des castes et des degrés, créer un monde nouveau de lois, de privilèges, de subordinations, de délimitations, monde qui s'oppose désormais à l'autre monde, celui des premières impressions, comme étant ce qu'il y a de plus ferme, de plus général, de plus connu, de plus humain, et, de ce fait, comme ce qui est régulateur et impératif. .
Tandis que chaque métaphore de l'intuition est individuelle et sans sa pareille et, de ce fait, sait toujours fuir toute dénomination, le grand édifice des concepts montre la rigide régularité d'un columbarium romain et exhale dans la logique cette sévérité et cette froideur qui est le propre des mathématiques.
Qui sera imprégné de cette froideur croira difficilement que le concept, en os et octogonal comme un dé et, comme celui-ci amovible, n'est autre que le résidu d'une métaphore, et que l'illusion de la transposition artistique d'une excitation nerveuse en images, si elle n'est pas la mère, est pourtant la grand-mère de tout concept.
Dans ce jeu de dés des concepts, on appelle « vérité » le fait d'utiliser chaque dé selon sa désignation, le fait de compter avec précision ses points, le fait de former des nominations correctes et de ne jamais pécher contre l'ordre des castes et des classes.
Comme les Romains et les Étrusques divisaient le ciel par de rigides lignes mathématiques et, dans un espace délimité ainsi qu'en un « templum », conjuraient un dieu, de même chaque peuple a au-dessus de lui un tel ciel de concepts mathématiquement répartis et, sous l'exigence de la vérité, il entend désormais que tout dieu conceptuel ne soit cherché nulle part ailleurs que dans sa sphère.
Il faut ici admirer l'homme pour ce qu'il est un puissant génie de l'architecture qui réussit à ériger, sur des fondements mouvants et en quelque sorte sur l'eau courante, un dôme conceptuel infiniment compliqué : - en vérité, pour trouver un point d'appui sur de tels fondements, il faut que ce soit une construction comme faite de fils d'araignée, assez fine pour être transportée avec le flot, assez solide pour ne pas être dispersée au souffle du moindre vent.
[ ... ]
Ce n'est que par l'oubli de ce monde primitif de métaphores, ce n'est que par le durcissement et le raidissement de ce qui était à l'origine une masse d'images surgissant, en un flot ardent, de la capacité originelle de l'imagination humaine, ce n'est que par la croyance invincible que ce soleil, cette fenêtre, cette table, est une vérité en soi, bref ce n'est que par le fait que l'homme s'oublie en tant que sujet, et ce en tant que sujet de la création artistique, qu'il vit avec quelque repos, quelque sécurité et quelque conséquence : s'il pouvait sortir un seul instant des murs du cachot de cette croyance, c'en serait aussitôt fait de sa « conscience de soi »."
En première analyse (par l'A.L.S), cet extrait paraît homogène quant au point de vue, que je vous laisse identifier, mais il y a un "intrus" : le point de vue opposé se manifeste, non de façon contradictoire, mais en suivant un fil argumentatif cohérent, d'ailleurs non spécifique de Nietzsche, que je vous invite à découvrir.
Bonne recherche
Début de réponse :
Le contexte indique que Nietzsche est critique (c'est un euphémisme !) envers la genès de cette "tendance morale à la vérité". Soulignons les mots valorisés et laissons tels quels les mots péjoratifs.
Le point de vue largement dominant dans ce passage est le point de vue Extraverti , et ce que Nietzsche dénonce, c'est (à l'exception de rares mots du parcours E -> I ) le point de vue Introverti.
A l'appui de l'hypothèse que fait l'A.L.S - que Nietzsche est un ambassadeur ô combien éloquent du parler "changement/destruction", voici un passage tiré du brouillon d’une lettre qu’il écrit en décembre 1888 à son ami d’enfance, Paul Deussen : « Je te jure que je suis capable de modifier la chronologie. Rien de ce qui est aujourd’hui debout n’échappera à l’effondrement. Je ne suis plus un homme, je suis de la dynamite. ». A rapprocher de Mallarmé disant « Le poème est la seule bombe »
Mais dans le dernier paragraphe surviennent les deux énoncés "l'oubli de ce monde primitif" de métaphores", "la capacité originelle" et "le fait que l'homme s'oublie en tant que sujet", où Nietsche passe au point de vue Introverti. Explication sous peu.
Le paragraphe 74 de La Volonté de puissance (1888) :
« Je crois que l’on méconnaît le stoïcisme. L’essence de ce tempérament est une certaine attitude envers la douleur et les représentations du déplaisir : une certaine pesanteur, une certaine force de pression, une certaine inertie intensifiée à l’extrême afin d’atténuer la douleur ; la rigidité et la froideur servent d’artifice, d’anesthésiques. Fin principale de l’éducation stoïque : détruire l’émotivité facile, restreindre de plus en plus le nombre des objets dignes de nous émouvoir, considérer comme méprisables et de mince valeur la plupart des choses qui nous émeuvent, la haine et l’hostilité contre l’émotion, même contre la passion, comme si c’était une maladie ou une chose honteuse ; fixer l’attention sur toutes les manifestations laides ou pénibles de la passion. En somme, la pétrification comme remède à la douleur ; décerner dorénavant à cette statue tous les hauts attributs du divin et de la vertu. Qu’importe d’embrasser une statue en hiver, quand on est devenu insensible au froid ? Qu’importe qu’une statue embrasse une autre statue ? Quand le stoïcien parvient à l’état où il aspire (d’habitude il l’apporte avec lui et c’est pour cette raison qu’il choisit cette philosophie), cet état a la force compressive d’un bandage qui provoque l’insensibilité. Cette façon de penser me répugne fort ; elle sous-estime la valeur de la douleur (qui est aussi utile et favorable que l’air), la valeur de l’émotion et de la passion ; on est finalement forcé de dire : tout ce qui arrive est bon ; je ne souhaite rien d’autre ; on ne remédie plus à aucun mal parce que l’on a tué la sensibilité aux maux. Cela s’exprime sous forme religieuse comme total accord avec tous les actes de la divinité (par exemple chez Épictète). » (p. 116)
Le contexte indique que Nietzsche est critique ("Cette façon de penser me répugne fort"). Soulignons les mots valorisés et laissons tels quels les mots péjoratifs.
« C 'était là une façon de penser noble, peut-être parmi des hommes qui jouissaient de sens plus vigoureux et plus exigeants que n'en ont nos contemporains, mais qui savaient trouver un triomphe supérieur en gardant la maîtrise de ces sens : et cela, grâce à des filets tissés de concepts pâles, froids, gris qu'ils jetaient par-dessus le tourbillon multicolore des sens — la tourbe des sens, comme disait Platon."
[ Réponse dans quelques jours ]
Références intéressantes dans Google, à explorer :