. Mots-clé : analyscience, linguistique, analyse de discours, sémantique, lexicologie, subjilecte, métaphore, psychanalyse, Lacan, psychologie, psychologie sociale, psychose, paranoïa, schizophrénie, rhétorique, argumentation, épistémologie, poésie, littérature, Charles Baudelaire, traduction, malentendu, expressions figées, Jean-Claude Milner, L’Œuvre claire, Albert Camus, Marie Cardinal, Georges Brassens, Henry Miller, Parménide, hystérie, obsession, phobie, angoisse, inconscient, rêve, rébus, Cyrano de Bergerac, Aragon, Nietzsche, subjiciel, points de vue, subjectivité artificielle, argot, Luce Irigaray, Hélène Cixous, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jean-François Lyotard, homéopsychie
Le personnage de Grégoire Dupin décrit par Thierry Bataille dans Comment le pape a ruiné ma vie(Calmann-Lévy) évoque-t-il un des profils proposés par
l'A.L.S.? Lequel ? Essayez de le caractériser par une analyse des mots du texte en séries, valeurs, points de
vue.
Voici le début du corrigé : le texte est marqué (italique = série A, gras = série B, souligné = mot
valorisé par le personnage.
Il y a quelques petits pièges (des exceptions) ... et d'autre part la fin du passage devrait évoquer quelque chose de précis à ceux qui ont lu les tableaux
de l'article complet sur l'A.L.S, notamment celui-ci, reproduit sur ce blog (cliquez ici).
Lundi : À 7h27, mon radioréveil s'allume à volume sonore moyen et je prête attention à la situation météorologique
de l'lle-de-France avant d'écouter les principaux titres de l'actualité d'une oreille vigilante.
Dans la cuisine, j'appuie sur le bouton de la cafetière électrique que j'ai remplie la veille au soir de café décaféiné moulu. Je me sens bien. Je n'ai mal nulle part. Le temps maussade que
j'entraperçois à travers les rideaux de tulle m'importe peu.
Après une douche, je me vêts, costume sombre, chemise blanche, cravate unie, et je me rends jusqu'au ministère, où mon bureau se trouve au troisième étage. Je salue de la tête, par ordre
d'apparition, policiers, huissiers, employés, et ma secrétaire particulière, Mme Lambert, qui me donne les rendez-vous de la journée. Ceux-ci se succèdent avec une régularité de bon aloi — chaque
rendez-vous fixé à une demi-heure, règle qui convient parfaitement au fonctionnement du service public.
A 13 heures, je me lave les mains dans la petite salle d'eau qui jouxte mon bureau. Le miroir me renvoie mon reflet, que j'examine furtivement. Je suis grand et mince, brun, une petite ride
sépare mon front en deux, de la racine des cheveux, que j'ai en abondance quoique coupés assez court, jusqu'à la racine du nez.
Ce mot, racine, me plaît. J'ai le sentiment, à cet instant précis, d'être ancré dans une réalité consistante. Je suis fonctionnaire – et j'aime aussi cette idée d'avoir une fonction. HAUT
fonctionnaire. J'ai fait des études dans une GRANDE école.
Je déjeune avec un conseiller du Premier ministre que j'ai rencontré à plusieurs reprises. Il m'exprime sa satisfaction du chemin parcouru tandis que je coupe en fines lamelles ma bavette
filandreuse. Nous buvons de l'eau minérale. Nous disons préférer les légumes, malgré le bœuf dans nos assiettes. Nous parlons de salmonelle, de dioxine, de listériose, d'encéphalopathie
spongi-forme, de réglementations communautaires indis-pensables. Avant les cafés, décaféiné pour moi, il me félicite pour ma prochaine promotion. Ai-je davantage d'informations à ce sujet? Pas
pour le moment. « Mais je vous en ferai part en temps et heure. » Il sourit à ma formule un peu désuète et se demande sans doute quel degré d'ironie je mets dans mes propos.
J'ai à moitié mal au cœur. Ce n'est pas seulement à cause du vin, que je suis pourtant peu habitué à boire en si grande quantité. Ma tempérance s'est exercée dans toutes les directions,
jusque-là. Mes cinq sens ont été peu sollicités. Et toujours sans excès.
Ouïe : j'aime la musique classique, et plutôt Mozart que Berlioz. U2 aussi, mais surtout quand Bono chante One, Staring at the Sun ou In a Little Mile.. Ainsi que
quelques autres slows beaucoup plus anciens: Whiter Shade of Pale (Procol Harum), Sympathy (Rare Bird), Lady d'Arbanville (Cat Stevens, rebaptisé depuis Yusuf Islam et ayant soutenu en son temps
la fatwa contre Salman Rushdie) ou A Song for Europe (Roxy Music).
Goût : je préfère la viande blanche et les fromages aseptisés à pâte molle.
Odorat : je suis prompt à m'enrhumer pour empêcher les odeurs trop fortes de m'assaillir.
Toucher : je ne pratique même l'onanisme qu'avec parcimonie, me méfiant de tous les ismes, ainsi que le disait Vladimir Jankélévitch.
Vue : je mets des lunettes de soleil aux premiers beaux jours, sans coquetterie, mais par crainte d'attraper une conjonctivite.
Voilà l'homme que Palma Risi a devant elle. Et cependant, elle me demande de l'accompagner chez des amis pour dîner.
Voici à présent le texte annoté quant aux séries et aux valeurs d'après le code indiqué plus haut :
Lundi : À 7h27, mon radioréveil s'allume à volume sonore moyen et je prête attention à la situation météorologique de l'lle-de-France avant
d'écouter les principaux titres de l'actualité d'une oreille vigilante.
Dans la cuisine, j'appuie sur le bouton de la cafetière électrique que j'ai remplie la veille au soir de café
décaféiné moulu. Je me sens bien. Je n'ai mal nulle part. Le temps maussade que j'entraperçois à travers les rideaux de tulle m'importe peu.
Après une douche, je me vêts, costume sombre, chemise
blanche, cravate unie, et je me rends jusqu'au ministère, où
mon bureau se trouve au troisième étage. Je salue de la tête, par ordre d'apparition, policiers, huissiers, employés, et ma
secrétaire particulière, Mme Lambert, qui me donne les rendez-vous de la journée. Ceux-ci se succèdent avec une régularité
de bon aloi — chaque rendez-vous fixé à une demi-heure,
règle qui convient parfaitement au fonctionnement du service public.
À 13 heures, je me lave les mains dans la petite salle d'eau qui jouxte
mon bureau. Le miroir me renvoie mon reflet, que
j'examine furtivement. Je suis grand et mince, brun, une petite ride sépare mon front en deux, de la racine des cheveux, que
j'ai en abondance quoique coupés assez court, jusqu'à la racine du nez.
Ce mot, racine, me plaît. J'ai le sentiment, à cet instant précis, d'être
ancré dans une réalité consistante. Je suis
fonctionnaire – et j'aime aussi cette idée d'avoir une fonction. HAUT fonctionnaire. J'ai fait des études dans une GRANDE école.
Je déjeune avec un conseiller du Premier ministre que j'ai rencontré à plusieurs reprises. Il m'exprime sa satisfaction du chemin parcouru tandis que je coupe en fines lamelles ma bavette filandreuse. Nous buvons de
l'eau minérale. Nous disons préférer les légumes, malgré le
bœuf dans nos assiettes. Nous parlons de salmonelle, de dioxine, de listériose, d'encéphalopathie
spongiforme, de réglementations communautaires indispensables. Avant les cafés, décaféiné pour moi, il me félicite pour ma
prochaine promotion. Ai-je davantage d'informations à ce sujet? Pas pour le moment. « Mais je vous en ferai part en temps et
heure. » Il sourit à ma formule un peu désuète et se demande sans doute quel degré d'ironie je mets dans
mes propos.
J'ai à moitié mal au cœur. Ce n'est pas seulement à cause du vin, que je suis pourtant peu habitué à boire en si
grande quantité. Ma tempérance s'est exercée dans toutes les directions, jusque-là. Mes cinq sens ont été peu sollicités. Et toujours sans excès.
Ouïe : j'aime la musique classique, et plutôt Mozart que Berlioz. U2 aussi, mais surtout quand Bono chante One,
Staring at the Sun ou In a Little Mile.. Ainsi que quelques autres slows beaucoup plus anciens : Whiter Shade of Pale (Procol Harum), Sympathy (Rare
Bird), Lady d'Arbanville (Cat Stevens, rebaptisé depuis Yusuf Islam et ayant soutenu en son temps la fatwa contre Salman Rushdie) ou A Song for Europe (Roxy Music).
Goût : je préfère la viande blanche
et les fromages aseptisés à pâte molle.
Odorat : je suis prompt à m'enrhumer pour
empêcher les odeurs trop fortes de m'assaillir.
Toucher : je ne pratique même l'onanisme qu'avec parcimonie, me méfiant de tous les ismes, ainsi que le disait Vladimir
Jankélévitch.
Vue : je mets des lunettes de soleil aux premiers beaux jours, sans coquetterie, mais
par crainte d'attraper une conjonctivite.
Voilà l'homme que Palma Risi a devant elle. Et cependant, elle me demande de l'accompagner chez des amis pour dîner.
Début du corrigé :
On constate l'abondance de mots de la série B valorisés, ce qui signe le point de vue introverti , et comme le montre la suite du livre, le portrait du personnage décrit un état permanent. Il s'agit donc ici du
parler conservateur ("personnalité obsessionnelle" des psychiatres, que l'on retrouve chez Camus dans le
personnage de Joseph Grand) :
volume sonore moyen
prêter attention
oreille vigilante
cafetière remplie la veille au soir (il est prévoyant)
café décaféiné (voir infra)
le temps maussade m'importe
peu (il est insensible à l'extérieur, alors qu'un "extraverti" s'en
plaindrait)
costume sombre
chemise blanche
cravate unie
par ordre d'apparition
régularité de bon aloi
rendez-vous fixé à une demi-heure
règle qui convient parfaitement au fonctionnement du service
public.
petite salle d'eau (comme il s'agit d'une fiction, on peut supposer que
l'auteur ajoute cet adjectif non par souci d'une description exacte, mais pour renforcer le côté petit, étriqué, voire mesquin du personnage).
le miroir me renvoie mon reflet, que j'examine (voir dans le billet "Communication linguistique et
spéculaire" l'identification obsessionnelle, notamment le § "L'obsessionnel se plaît aux réflexions
spéculaires")
cheveux coupés assez court
le mot, racine, me plaît
être ancré dans une réalité consistante
fonctionnaire
j'aime cette idée d'avoir une fonction
Quelques exceptions
douche, se laver les mains : les locuteurs deu
parler conservateur sont plutôt hydrophobes, sauf T.O.C.s surajoutés ! Le grand public, et peut-être ici l'auteur, confond souvent les obsessionnels, sales sauf exception, avec les
phobiques des mibrobes, point que nous développerons bientôt sur ce blog ... Douche et lavage sont au contraire le fait des locuteurs "extravertis".
furtivement : dans le billet cité plus haut on voit que pour l'obsessionnel l'image est à contempler
grand et mince
: (et non petit et maigre
comme le prédirait l'A.L.S. ; intention précise ou oubli de l'auteur ?)
HAUT fonctionnaire, GRANDE école : ne collent
pas avec le profil professionnel peu ambitieux de l'obsessionnel, mieux décrit par Camus avec Joseph Grand)
Fin du passage
Très significative,
elle doit évoquer aux lecteurs des tableaux de l'article complet sur l'A.L.S, celui qui porte sur les atomes de sens A et B concrets. Il est en effet mentionné :
"Le classement en « domaines » correspondant aux cinq sens n'a qu'une valeur de repérage pratique.
L'adjectif (ou sa périphrase) en gras italique qualifie la majoration ou la minoration de chaque sensation" :
- majoration (série A) valorisée dans le point de vue extraverti et le parler Changement/destruction (goût pour les
sensations fortes, donc le "sensationnel")
- minoration (série B) valorisée dans le point de vue introverti et le parler conservateur (évitement des
sensations fortes, des chocs sensoriels et émotionnels).
Or justement Grégoire Dupin (son nom lui-même sonne vieillot, désuet) nous dit :
"Ma tempérance s'est exercée dans toutes les directions, jusque-là. Mes cinq
sens ont été peu sollicités. Et toujours sans excès."
Et, comme dans notre tableau, il énumère sens après sens cette tempérance synonyme de modération voire de minoration, avec des mots de la
série B valorisés, donc encore et toujours du point de vue introverti :
Ouïe :
classique,
plutôt Mozart que Berlioz (Mozart est plus ancien)
quelques autres slows ("slow" = "lent" en anglais)
beaucoup plus anciens
Goût :
viande (trait "protéique" et "nourrissant")
blanche
fromages (trait "protéique" et "nourrissant" ; beaucoup d'extravertis ne peuvent absorber ni lait ni fromage)
aseptisés
à pâte molle : exception sans explication plausible (normalement les
introvertis aiment la croûte dure des fromages, que les extravertis écartent soigneusement). Tout ceci sera abordé dans un billet
spécial, puisque l'article sur l'A.L.S. affiche en exergue "Des goûts et des couleurs on peut enfin discuter ...")
Odorat :
m'enrhumer (donc se boucher
le nez, penser aux trois singes qui se bouchent les yeux et les oreilles pour que rien n'entre, et la gueule pour que rien ne sorte)
empêcher les odeurs trop fortes (A-) de m'assaillir (A-).
Toucher :
je pratique l'onanisme : auto-érotisme, dispensant du recours à l'autre
avec parcimonie : où l'avarice et le refus de s'épancher vont-ils se nicher !!!
me méfiant de tous les ismes : confiance en soi, méfiance envers les idéologies
extérieures
Vue :
lunettes de soleil : atténuent la luminosité
premiers beaux jours :
qui font à l'inverse se ruer dehors les extravertis, vers le soleil ami
sans coquetterie : pas de fime, de
recherche du look chez l'introverti
par crainte d'une conjonctivite : inflammation de la conjonctive ; le soleil est un
ennemi
[ À suivre ]